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Beaux monstres  

Retour sur les Transparences de Francis Picabia Par Delphine Florence

Francis Picabia, Mélibée, c.1931 © SABAM Belgium 2020. Reproduction : Suzanne Nagy

Faux-monnayeur, farceur désopilant, amoraliste flamboyant, décorateur d’intérieur, bon peintre, mauvais peintre... Tout convient, rien ne suffit. Picabia demeure une énigme. Celui qui en parle le mieux, c'est encore lui-même : « artiste en tout genre », « râtelier d'artistes », « beau monstre dont le visage cache la figure », « ce que j'aime le plus chez les autres, c'est moi »… Mis bout à bout, ses aphorismes pourraient en dresser l’insaisissable portrait.

En croisade perpétuelle contre la mécanique du goût, ce renifleur de pistes brouille les siennes avec la grâce d'un patineur artistique: « peindre pour ne plus penser me plait, penser pour peindre n'est qu'une singerie de la grande marée de l’esprit ».

Aimer peindre, pour Picabia, ne veut pas dire mystifier ce qu'il considère comme une activité divertissante, un remède contre l'ennui. Momifié, l'art devient à ses yeux « un produit pharmaceutique pour imbéciles », « une viande molle et froide ». L'horizon, c’est « l'aventure de chaque oeuvre entreprise ».

Sautant dans les trains en marche pour en redescendre au plus vite, il lui prend, vers 1927, l'envie de ralentir, de troquer la préméditation pour l'instinct. Après Les Monstres, viennent les Transparences. Elles ne seront pas prises au sérieux. Venant de lui...

Peu commenté, ce corpus suscite aujourd'hui un intérêt grandissant ; convulsives, ésotériques, ces toiles-palimpsestes n'en sont pas moins déchiffrables, lumineuses. Matrices projectives, les Transparences dévoilent la cohérence d'un beau monstre.

Historienne de l’art et conférencière, Delphine Florence est associée à l’équipe pédagogique du WIELS. à travers ses expériences dans l’enseignement, la médiation et la pratique de conférencière, elle a développé une recherche toute singulière engageant la notion de réalisme et son lien avec la modernité.