Aller au contenu
Ajouter au calendrier

L'art de la lenteur

Par Rosanna Gangemi

 

Les êtres lents commencent à avoir bonne réputation. Le rapport au présent semble susceptible de changer. L’urgence pourrait ne plus être une temporalité ordinaire.

Malades d'« hypervitesse » - syndrome dominant du XXIe siècle d’après Thomas Hylland Eriksen -, enfants d'une époque où les activités dites rapides cannibalisent les lentes (famille, lecture, vie privée), nous assistons peut-être à un énième « tournant », celui de la lenteur. L'art, comme c'est dans sa nature, l'avait déjà préfiguré. Dans une cage de verre au MoMa, Tilda Swinton dort paisiblement pour une durée imprévisible (The Maybe, 2013) ; Salman Rushdie, dans Sleep - Al Naïm (2005-2012) de Mounir Fatmi, peut enfin lâcher prise ; tandis qu'Ali Kazma avec Obstructions (2005 - en cours) nous apprend comment réparer une horloge. Ces créations des dernières années font pendant à des « ilots de décompression » proposés, par exemple, par certaines chaînes publiques européennes. C'est le cas de l’univers ludique des moutons d'Hélène Guetary pour Arte ou des programmes en temps réel de la chaine norvégienne RNK, comme la traversée d'un fjord en 134 heures.

Nourris du dialogue engagé avec les enjeux sociétaux, politiques et écologiques, ces expériences esthétiques et ces phénomènes médiatiques créent un champ d’inaction, de réflexion et de réappropriation. En toute cohérence, ils ne se manifestent que doucement. C’est pourquoi les arts du temps, comme la vidéo et la performance, y occupent une place privilégiée.

Rosanna Gangemi est philosophe de l’art, journaliste et essayiste. Elle a codirigé la revue internationale d’art DROME magazine et coordonné de nombreux projets artistiques et culturels. Elle a enseigné la théorie des images et les arts visuels contemporains à l’Université Paris-Est et travaille à une thèse sur le regard chez l’écrivaine Marlen Haushofer.